Avant de vivre en Inde, je ne me considérais pas du tout féministe. J’avais une copine hyper féministe qui ramenait toutes nos conversations à la condition des femmes et elle était vraiment énervante (d’ailleurs on a coupé les ponts). Mais ici, la condition des femmes est tellement révoltante que c’était impossible de ne pas devenir féministe… Dans cet article je traite de la condition des femmes de l’Inde profonde telle que j’en témoigne depuis onze ans. Par Inde profonde j’entends Inde rurale et/ou traditionnelle.

Ma relation avec les femmes de l’Inde profonde n’est pas facile. J’aimerais beaucoup pouvoir partager plus de choses avec elles et les aider à être plus indépendantes car leur condition me fait beaucoup de peine, mais je m’ennuie à mourir en leur compagnie, et surtout je pense qu’au fond la plupart d’entre elles ne veulent pas changer. C’est dingue à quel point l’esprit humain peut être conditionné, et je n’ai jamais rencontré plus conditionné que l’esprit féminin de l’Inde profonde.

Ma première rencontre avec les femmes de l’Inde profonde

Quand je suis arrivée chez Kishan en 2008 pour vivre dans une famille indienne et apprendre l’hindi en immersion, je ne savais rien sur la condition des femmes indiennes. Ses sœurs étaient adorables (elles le sont toujours !) et c’était intéressant de découvrir leur mode de vie et de passer du temps avec elles. Elles aimaient me décorer comme une poupée et riaient de mes vêtements et de mes habitudes. J’ai découvert comment elles vivaient, comment elles cuisinaient par terre, comment elles passaient leur temps ensemble… C’était culturellement autant intéressant pour elles que pour moi, je pense, mais pour elles ce n’est jamais allé plus loin que ce qu’elles avaient sous les yeux. Je veux dire par là qu’elles me découvraient dans leur contexte. Elles ne voulaient rien savoir sur ma vie en Europe, elles voulaient juste faire de moi une des leurs.

Femmes de l'Inde profonde : Une des soeurs me fait un henné (2008)

Femmes de l’Inde profonde : Une des sœurs me fait un henné (2008)

Plus de dix ans plus tard, ma présence ne les a jamais incitées à changer. Bien que je parle hindi couramment et que nous sachions bien communiquer, c’est la même chose aujourd’hui, enfin sauf que je ne suis plus une curiosité pour elles. En tout ce temps, je me souviens d’une seule conversation « profonde » que j’ai eu avec la sœur cadette de Kishan, au cours de laquelle tout ce qu’elle m’a demandé sur l’Europe c’était si la vie y était aussi dure pour les femmes. Rien d’autre, nada, niet.

Femmes de l’Inde profonde : ma relation avec elles

Au début, ma liberté et le fait d’être bien éduquée me mettait mal à l’aise avec mes belles-sœurs. Je sortais comme je voulais pour aller rencontrer des hommes ou d’autres touristes, je mangeais au restaurant, je parlais à n’importe qui, et je craignais qu’elles soient jalouses de ma liberté. Elles passaient leur temps à cuisiner, à balayer (parfois trois fois par jour), à passer la serpillière, à faire les poussières, à ranger, à faire les chapatis, à trier le riz et les lentilles et le blé… Et elle priaient matin et soir. Quand elles ne travaillaient pas, elle dormaient, discutaient ou regardaient la télé. Parfois, une sœur cousait une tunique à la machine, une autre s’entraînait à tatouer son bras au henné, ou alors elles apprenaient des pas de danse Bollywood en regardant une émission. Elles ne sortaient quasiment jamais de la maison sauf pour aller au temple.

La mère vérifie que sa fille n'a pas de poux (2008)

La mère vérifie que sa fille n’a pas de poux (2008)

Pendant longtemps je me sentais mal car je ne faisais pas autant le ménage et la cuisine, bien que ce soit normal pour elles puisque j’étais considérée comme une invitée. Je ne pouvais pas m’empêcher de me comparer à elles, et il m’a fallu beaucoup de temps pour comprendre (ou plutôt pour accepter !) que cela ne servait à rien car elles n’étaient pas envieuses de mon mode de vie. Elles étaient bien trop conditionnées à penser que le leur était juste. Il n’y avait pas d’autre choix pour elle, ou s’il y en avait il était inaccessible ou mal vu par leur communauté. Et en Inde rurale, il n’y a RIEN de plus important que la réputation aux yeux de la communauté. La tradition est tellement importante que les femmes préfèrent souffrir que la remettre en cause.

Pendant quelques années, quand mes économies me permettaient encore de ne pas travailler, je n’avais rien à faire quand je rendais visite à la famille. Alors quand les sœurs de Kishan avaient le temps, on jouait ensemble aux petits chevaux ou au Rummikub. Par contre sa mère ne jouais jamais car elle n’a jamais joué à de tels jeux de sa vie. Au passage, je jouais parfois aux cartes avec Kishan et des voisins, mais en Inde profonde les femmes ne jouent pas aux cartes, point. Au fil du temps, nous avons cessé de jouer, car j’ai commencé à avoir des choses à faire et on a perdu intérêt. Ensuite les sœurs se sont mariées et elles ont quitté la maison pour aller vivre avec leurs maris. Aujourd’hui je ne partage que les aspects pratiques de la vie quotidienne avec ma belle-mère et mes belles-sœurs quand elles reviennent à Khajuraho. J’apprécie leur compagnie et c’est réciproque, mais ça ne va pas plus loin. Il y a parfois encore des « accrocs culturels » à cause des règles hindoues, mais en général nous avons appris à vivre ensemble.

Femmes de l'Inde profonde : sari, bracelets, anneaux de pieds et de chevilles (2008)

Femmes de l’Inde profonde : sari, bracelets, anneaux de pieds et de chevilles (2008)

Quant-aux femmes de la famille éloignée et les voisines, tout ce qu’elles veulent, c’est me faire porter des saris, des bracelets et des anneaux d’orteils, ou un bindi et le « sindoor » dans la raie de mes cheveux (tous les symboles des femmes mariées). Quand elles me rencontrent pour la première fois, elles demandent juste si je sais cuisiner et faire des chapatis ou passer le balai ! Elles n’ont aucune envie de savoir s’il y a plus que ça dans la vie. Même quand je suis dans la pièce et alors que je parle hindi, elles posent des questions sur moi à ma belle-mère plutôt que de me demander directement. Elles sont très curieuse de ma personne, et je suis à la fois une source d’inspiration (car je suis si libre et éduquée) et de mépris (car je suis hors-caste, « impure », peu douée pour les tâches ménagères, et je ne porte pas tout ce que les femmes mariées sont censées porter)… Alors longtemps je restais assise dans un coin, mal à l’aise de n’avoir rien à dire, mais aujourd’hui je n’essaie plus trop de m’intégrer pour leur faire plaisir. Je fais un effort pour ma famille proche et c’est tout.

Femmes en Inde rurale : un jour typique dans leur vie

La vie des femmes de l’Inde profonde peut se résumer en quatre choses : les tâches ménagères, la religion, la famille et la beauté.

Je décris ci-dessous la journée typique d’une femme en Inde rurale. Bien que la qualité de vie se soit beaucoup améliorée pour nous depuis mon arrivée dans la famille (par exemple, nous avons fait des travaux de plomberie pour ne plus devoir remplir les seaux d’eau tous les matins, nous avons une machine à laver, et une domestique vient tous les jours pour faire une partie du ménage et les chapatis), la routine décrite ci-dessous est digne de celles de mes voisines et des sœurs de Kishan dans leurs belles-familles.

Routine matinale

Une femme de l'Inde rurale ramène des pots d'eau sur sa tête, le visage complètement caché.

Une femme de l’Inde rurale ramène des pots d’eau sur sa tête, le visage complètement caché.

Elle se lève à 6 heures du matin, parfois même plus tôt, elle balaie et passe la serpillière dans toute la maison. Puis elle va remplir des seaux d’eau pour la journée (ou une partie). Pour certaines la maison est équipée d’une pompe à eau électrique, mais la plupart doivent aller à la pompe du village et ramener les pots sur leur tête. Dans les villages plus reculés, les femmes vont toujours chercher de l’eau au puits, et certaines doivent marcher loin. Si elle est mariée, elle doit se couvrir complètement le visage avec son sari en allant chercher l’eau, pour se cacher des aînés de son mari qui pourraient la voir en chemin. Ensuite, elle va à la selle, détail important car ici on va à la selle AVANT la douche pour être « pur » (en savoir plus sur les règles hindoues ici). Beaucoup n’ont pas de toilettes adéquates à la maison, alors elles doivent aller se soulager dans un champ voisin. Après cela, elle prend sa douche au seau, et l’eau est souvent froide. La plupart des femmes ne se douchent pas nues mais en jupon. Pendant sa douche, elle lave aussi tous ses vêtements à la main, ainsi que ceux de ses enfants et de son mari, parfois aussi ceux de ses beaux-parents et le linge de maison. Souvent elle fait aussi la vaisselle par terre dans la salle de bain. Après avoir mis un sari propre, elle fait le puja quotidien (prière) qui consiste à nettoyer toutes les statues des divinités à l’eau, les adorer, chanter et pratiquer le japa (répétition méditative d’un mantra ou d’un nom divin). Le rituel peut durer de vingt minutes à une heure, voire plus lors de certains festivals. Avant ou après la prière, elle prépare le chai (thé) pour la famille. Eventuellement elle prépare aussi un petit-déjeuner, par exemple un plat de riz appelé poha ou une sorte de pains plats appelés parathas, que ses enfants emmèneront à l’école. Ensuite elle peut aussi prendre son petit déjeuner, dans tous les cas seulement après la prière. Ma belle-mère rappelle souvent ses filles au téléphone de ne pas trop travailler et de prendre le temps de manger, car elles sont tellement prises dans leurs tâches ménagères qu’elles ont parfois tendance à oublier et ça les affaiblit ! Enfin, elle cuisine pour toute la journée : généralement du riz, des lentilles, un plat de légumes et des chapatis (pains plats).

On cuisine par terre en Inde profonde

On cuisine par terre en Inde profonde

L’après-midi et le soir

Si elle est mariée, elle est la dernière à prendre ses repas, après les hommes et après sa belle-famille, et elle mange dans la cuisine alors que les hommes (et les invités) mangent dans la pièce commune. Après manger elle fait une sieste. Dans l’après-midi, il se peut qu’elle doive retourner chercher de l’eau pour le reste de la journée. Elle doit aussi repasser le balai car il y a énormément de poussière en Inde, puis elle refait la vaisselle. Environ toutes les deux semaines, elle nettoie et trie le blé puis elle l’étale sur le toit pour le faire sécher, et un homme ira le faire moudre. Les familles en Inde rurale achètent généralement du blé pour toute l’année, qui est stocké dans un énorme conteneur en métal. Si des invités passent à la maison (souvent à l’improviste), elle (en particulier la belle-fille) les sert, en commençant par un verre d’eau, puis du chai, des snacks et des biscuits. Une fois qu’elle est libre, elle se repose, bavarde avec les femmes ou regarde la télévision (généralement des séries traitant de la religion, d’«histoire » de l’Inde ou de questions conjugales). Parfois elle confectionne des bougies avec du coton et des petits récipients en pâte de blé qui lui servirons à prier. Plusieurs fois par an, elle jeûne pour son mari ou pour une divinité, et lors d’un festival elle cuisine des pâtisseries et sucreries spéciales. Parfois, le soir elle change de sari et se fait belle pour aller au temple (un homme l’y emmène ou elle y va avec d’autres femmes mais jamais seule). A son retour, elle effectue la (courte) prière du soir pour la maison, appelée « sandhya ». Et enfin elle est libre, mais peut être qu’elle doit cuisiner un autre plat de légumes si celui qu’elle a préparé le matin est fini.

Femmes de l’Inde profonde : leur relation avec les hommes

Enfants, les filles et les garçons jouent très librement ensemble. Tout change après la puberté et le fossé entre adolescentes et adolescents se creuse progressivement jusqu’à l’âge adulte.

Des filles et des garçons jouent aux billes dans un village voisin (2014)

Des filles et des garçons jouent aux billes dans un village voisin (2014)

En Inde rurale, les femmes et les hommes vivent en parallèle

Sauf entre frères et sœurs, les hommes et les femmes de l’Inde profonde n’ont pas grand chose à faire ensemble. Ils ne partagent aucun centre d’intérêt ou sujet de conversation en dehors de ce qui touche à la religion, la famille et les choses pratiques de la vie commune. En aucun cas ils s’amusent ensemble, car l’amitié entre hommes et femmes est inconcevable. Elle est tout de suite considérée comme de la romance et très mal vue par la communauté. À mon avis, c’est pour cela que les Indiens restent très immatures émotionnellement. Même adultes, ils se comportent comme des adolescents face aux questions d’amour et d’intimité, on le voit très souvent dans les films de Bollywood.

Woman cooking in a tiny Indian village of Madhya Pradesh

Woman cooking in a tiny Indian village of Madhya Pradesh

Pour moi, c’est un peu comme si les hommes et les femmes menaient une vie parallèle, comme s’ils vivaient dans des bulles séparées.

  • Les femmes font ce que les femmes ont à faire et les hommes n’interfèrent pas dans les « affaires de femmes ». Les hommes font ce que les hommes ont à faire et les femmes n’interfèrent pas dans les « affaires d’hommes ». Les femmes de l’Inde profonde tiennent la maison, cuisinent et élèvent les enfants. Les hommes apportent un revenu, bricolent ou réparent, conduisent et font les courses. On ne verra pas un papa changer une couche, mais c’est lui qui emmène les enfants à l’école car il faut sortir et conduire. Beaucoup de femmes ne vont même pas faire les courses (elles ne les font jamais dans ma famille sauf lors de marchés ou fêtes annuels). C’est d’ailleurs de là que vient la culture des vendeurs ambulants.
  • Quand je sors prendre un chai le soir avec Kishan, je suis toujours la seule femme à moins de rencontrer des étrangers. Et évidemment, les hommes vont boire un verre seulement entre hommes.
  • Lors des réunions familiales, par exemple quand nous allons voir les sœurs de Kishan dans leurs belles familles, les hommes et les femmes sont toujours séparés. Dans deux pièces différentes ou d’un côté et de l’autre d’une pièce si la maison est petite. Les hommes mangent ensemble dans la pièce commune et les femmes mangent dans la cuisine (seulement après avoir servi les hommes).
  • Les femmes s’occupent de la naissance alors que les hommes s’occupent de la mort. Dans les hôpitaux les hommes sont interdits dans les « ladies rooms » (les salles réservées aux femmes), même pour une échographie. Et les femmes n’assistent pas aux crémations.

JE TROUVE ÇA TELLEMENT TRISTE ! ! !

Les femmes de l’Inde profonde dépendent des hommes

En Inde rurale, les femmes dépendent des hommes. Comme l’a dit une adolescente locale dans le documentaire Body & Soul, « Quand la fille est enfant, elle est dépendante de ses parents. Si elle veut sortir, elle est dépendante de son frère. Quand elle se marie, elle devient dépendante de son mari. Vieille, elle est dépendante de ses fils. »

Les femmes et les filles de l’Inde profonde sont tellement surprotégées qu’elles ne savent pas faire beaucoup de choses pour elles-mêmes. Elles deviennent donc vulnérables et sont conditionnées à penser que c’est normal. Dans la plupart des villages, certaines ne vont pas à l’école s’il y a trop de travail à la maison ou si la famille n’a pas assez d’argent pour les y envoyer. Même si elles vont à l’école, l’enseignement dans les villages est tellement mauvais que les enfants savent à peine lire et écrire leur propre langue.

À Khajuraho je pense que la plupart des filles vont à l’école, mais l’éducation consiste à tout apprendre par cœur, sans aucune incitation à l’analyse, à la pensée critique et à la compréhension. En hindi, le verbe « apprendre » est confondu avec le verbe « mémoriser ». En gros, tous les enfants apprennent à faire et à répéter ce qu’on leur dit de faire ou de répéter, ce qui ne les aide pas beaucoup dans la vie ! Les garçons sont généralement plus débrouillards et indépendants parce qu’ils sortent, mais les filles restent à la maison alors elles n’ont pas les ressources qui leur permettraient d’être autonomes, car les garçons et les hommes font tout pour elles en dehors de la maison. Par conséquent les filles restent en retrait et elle sont extrêmement timides. Lors des auditions que j’ai menées avec mon cousin Olivier pour trouver des adolescents locaux pour son documentaire Body & Soul, nous avons sélectionné toutes les filles présentes car seulement cinq ont osé venir, contre au moins trente garçons ! Nous avons visité plusieurs écoles pour parler de son projet et nous n’en revenions pas de la timidité des filles ! A vrai dire, avec nous elles étaient plus terrorisées que timides !

Femmes à Varanasi (2014)

Femmes à Varanasi (2014)

La plupart des filles et des femmes ne vont pas toutes seules en ville, même à quinze minutes à pied. Je donne des cours d’anglais à la maison, et la plupart de mes étudiantes viennent avec une copine. Si l’une d’elles ne peut pas venir, l’autre préfère manquer un cours plutôt que venir toute seule, même si ça lui prendrait dix minutes en plein jour! Une de mes belles-sœurs d’une trentaine d’années m’a dit un jour qu’elle avait le tournis quand elle marchait quinze minutes. Un soir, une cousine de Kishan âgée de dix-sept ans était venue rendre visite à notre famille. Deux de ses sœurs étaient là aussi et je me suis joint à elles pour aller faire les magasins. Nous sommes parties en rickshaw, et lorsque j’ai décidé de rentrer seule à pied avec ma fille Kalyani dans le porte-bébé, la cousine m’a demandé bouche bée si je n’avais pas peur. Il n’était même pas huit heures du soir et j’avais dix minutes de route ! Une autre fois, ma belle-mère m’a dit de ne pas emmener trop souvent Kalyani chez la voisine, faute de quoi elle développerait un goût pour « la promenade ». Elle m’a déjà aussi reproché d’être « trop libre » … Bien sûr, les femmes ne voyagent pas seules non plus. Quand les sœurs de Kishan veulent revenir à Khajuraho, lui ou son frère doit faire des heures de bus ou de train pour aller les chercher, et c’est généralement leur mari ou un homme de la belle-famille qui les remmène.

Malheureusement, les femmes ici sont tellement conditionnées à croire qu’elles sont inférieures aux hommes que c’est souvent elles qui portent cette culture d’auto-emprisonnement et de dépendance.

Femmes de l’Inde profonde : après le mariage

La majeure partie des mariages en Inde rurale sont toujours arrangés, et ce sont les parents (ou les frères aînés) qui trouvent des maris pour leurs filles (ou sœurs) et des épouses pour leurs fils. Traditionnellement, une hindoue quitte sa propre famille juste après sa cérémonie de mariage pour aller vivre avec sa belle-famille, qui lui est souvent complètement étrangère. Un changement radical dans sa vie du jour au lendemain. Dans sa nouvelle famille, elle devient essentiellement servante, et elle doit être « sage » et obéissante par respect pour eux. Elle doit être bien habillée pour faire plaisir à son mari et elle est censée s’occuper de ses beaux-parents.

Les symboles du mariage pour les femmes de l’Inde profonde

Les femmes de l’Inde profonde doivent se couvrir la tête, et devant leur beau-père et tous les aînés de leur mari même le visage. Maintes fois j’ai vu les sœurs de Kishan baisser le bout de leur sari pour cacher leur visage dès que leur beau-père entrait dans la pièce, et à chaque fois j’en ai un haut le cœur. Cette pratique peut être plus ou moins lâche (une des sœurs de Kishan ne le fait pas), mais la plupart des femmes mariées se couvrent au moins la tête.

Alors que les hommes ne portent aucun symbole indiquant qu’ils sont mariés, les femmes doivent en porter sept (!!!)

  • le sari, et elles doivent se couvrir la tête et/ou le visage avec leur palu (extrémité du sari),
  • le sindoor (poudre rouge dans la raie des cheveux),
  • un bindi (point rouge) entre les sourcils,
  • un mangal sutra ou collier qui assure la longue vie du mari,
  • churi (bracelets),
  • payal (anneaux de chevilles)
  • bichhua (anneaux d’orteils).

Ainsi, on peut savoir immédiatement si une femme est mariée par son apparence, mais il n’y a aucun moyen de savoir si un homme est marié ou non !

Plusieurs fois par an, les femmes hindoues doivent également jeûner toute la journée pour leurs maris. Les hommes, bien sûr, ne jeûnent jamais pour leurs femmes (et ils ne portent pas non plus de collier pour assurer leur longue vie)…

Renoncement de soi et « propriété » des beaux-parents

Une fois mariées, les femmes de l’Inde profonde dépendent de leur mari, et j’irais même jusqu’à dire qu’elles sont considérées comme une « propriété » de leur belle-famille.

Il y a quelques années, une des sœurs de Kishan avait des problèmes de santé que nous n’arrivions pas à diagnostiquer. Elle est revenue à Khajuraho pour un traitement et parce que nous étions inquiets pour elle. Les médecins de Khajuraho (et de son village) ne trouvaient rien, et nous avons envisagé d’aller consulter d’autres médecins dans les grandes villes les plus proches. Nous avions deux ou trois options, mais nous ne pouvions pas décider où l’envoyer, car (comme m’a dit Kishan) « elle appartient maintenant à sa belle-famille, alors c’est à eux de décider ». Je lui ai demandé où ELLE voulait aller, mais elle ne semblait pas avoir d’opinion à ce sujet. C’était comme si elle-même ne se sentait pas capable de prendre des décisions par rapport à sa santé. J’ai trouvé cela profondément inquiétant.

Quelques années plus tard, après la révélation de notre mariage secret, la sœur aînée de Kishan m’a dit que je ne devrais plus me considérer comme française. « Maintenant, je viens de [nom de son village] et toi tu es de Khajuraho », m’a-t-elle dit. Je lui ai dit que c’était impossible pour moi de renier mes racines, ma famille et mon histoire, mais selon elle j’étais supposée faire une croix sur ma vie passée. J’étais révoltée et vraiment triste pour elle. Je témoigne régulièrement d’une autre « pratique » très symbolique qui implique que les femmes de l’Inde profonde doivent renier leur vie de jeune fille après le mariage : c’est qu’elles n’emportent même pas leurs « vêtements de jeune fille » quand elles s’en vont vivre dans leur belle-famille. Leurs habits restent chez leurs parents. Non seulement elles vont vivre dans une famille qu’elles ne connaissent pas, elles abandonnent également leur propre garde-robe, c’est-à-dire une partie de leur identité ! Fini les ensembles salwar kameez, fini les jeans, car leurs beaux-parents s’y opposent ! Quelle tristesse ! Au lieu de cela, elles reçoivent des nouveaux saris dans leur dot ou en cadeau lors de leur cérémonie de mariage. Je ne pourrais jamais imaginer devoir me séparer de mes vêtements préférés après le mariage !!! (Au passage, je m’abstiendrai de commentaires sur la dot ici, mais bien qu’elle soit interdite depuis plus de cinquante ans, cette pratique est encore largement répandue notamment en Inde rurale.)

Le statut des hommes de la belle-famille en Inde rurale

La femme à gauche tient son sari pour se cacher des aînés de sa belle-famille

La femme à gauche tient son sari pour se cacher des aînés de sa belle-famille

J’ai déjà écrit plus haut que les hommes et les femmes de l’Inde profonde mènent des vies parallèles et que les femmes dépendent des hommes. J’ajouterai ici que les  hommes de la belle famille sont mis sur un piédestal.

Traditionnellement, la famille du mari est considérée comme « supérieure » à la famille de l’épouse car ils la prennent en charge pour le restant de ses jours. Pour symboliser cela, les membres de la famille de l’épouse touchent les pieds de tous les membres de la famille de son mari quand ils les saluent. Évidemment, ce n’est pas réciproque.

Lorsque les beaux-frères de Kishan ou tout autre homme de leur famille viennent chez nous, ma belle-mère et mes belles-sœurs sont à leurs petits soins. Non seulement elles font en sorte qu’ils n’aient besoin de rien (comme les Indiens le font avec tous leurs invités), elles veillent également à ce qu’ils ne soient pas offensés et elles respectent tous les codes qui affichent leur « supériorité ». Les hommes mangent avant tout le monde et quand les femmes les servent, elles insistent pour leur donner plus qu’ils ne veulent, même quand ils n’ont plus faim. Ils ont une chambre et un lit à eux (si nécessaire, les femmes abandonnent leur propre lit et dorment par terre). Jusqu’ici je n’ai rien à dire, mais je pense que la suite va beaucoup trop loin.

Un jour un de mes beaux-frères avait craché de la noix de bétel rouge juste devant notre maison, et bien que cela soit ordinaire ici je trouve que c’est dégoûtant. Je ne voulais pas qu’il recommence car nous tenons également une maison d’hôtes, et comme moi cela dégoûte les étrangers ! Je voulais donc aller lui parler, mais ma belle-sœur m’a arrêté car elle ne voulait pas qu’il soit offensé. Elle voulait que, pendant que son mari était dans la pièce, je dise à Kishan de ne pas cracher dehors pour ne pas le lui reprocher directement, et il saurait que le message lui était adressé !!! Bien que j’admire la courtoisie des Indiens avec leurs invités, j’ai pensé qu’il ne fallait pas exagérer et je suis allée parler (poliment) à mon beau-frère…

Le clan des hommes pendant une réunion familiale (2014)

Le clan des hommes pendant une réunion familiale (2014)

Une autre marque de respect en Inde consiste à ne pas appeler ses anciens par leur prénom mais par leur lien de parenté. Par exemple, mes neveux et nièces sont supposés m’appeler « Mami » (la femme du frère de leur mère) plutôt que Vio (ils ne le font pas car ils m’ont appelée Vio pendant des années avant que mon mariage soit révélé et je préfère de loin mon prénom). Ceci est valable pour tout le monde pas seulement pour mes beaux-frères, mais quand les sœurs de Kishan veulent appeler leurs maris, elles utilisent le prénom de leur fils aîné ! Pour moi c’est complètement ridicule…

Comme je l’ai déjà écrit dans mon article sur les règles hindoues, une femme mariée peut manger dans l’assiette de son mari et manger ses restes, mais il ne mangera pas dans son assiette et il ne mangera pas ses restes… Et dans certaines régions, une femme vouvoie à son mari (en utilisant « aap », l’équivalent de « vous » en hindi) alors qu’il la tutoie (il utilise « toum », l’équivalent de « tu »). A noter que je n’ai pas témoigné de cette coutume avec mes belles-sœurs mais à Varanasi.

Même quand leurs maris sont violents, il faut leur montrer le respect. Une des sœurs de Kishan est régulièrement maltraitée par sa belle-famille et bien que ma famille disent beaucoup du mal d’eux quand ils ne sont pas là, c’est dingue à quel point elles savent être agréables et souriantes quand ils nous rendent visite. Moi j’en suis incapable ! Est-ce de la diplomatie, de l’hypocrisie ou de la lâcheté ?! Bien des femmes préfèrent trop souvent rester avec un mari qui les bat car le divorce ruinerait leur réputation et parce que leur propre famille ne les soutiendrait pas dans cette décision (ma famille est plus ouverte, heureusement !!!) Comme je l’ai dit au-dessus, les pauvres n’ont pas les compétences et la confiance de soi nécessaires pour être autonomes, ce qui fait que beaucoup ne penseraient même pas à se rebeller et espèrent juste que les choses s’améliorent…

Relation des femmes de l’Inde profonde avec leur belle-mère

Femmes qui prient sur le Ganges (Rishikesh, 2008)

Femmes qui prient sur le Ganges (Rishikesh, 2008)

Les femmes mariées doivent être très obéissantes vis-à-vis de leur belle-mère, qui peut être une véritable peste, voire carrément cruelle. C’est là que les femmes elles-mêmes pourraient changer leurs conditions de vie, mais il semble que les Indiennes préfèrent le pouvoir (ou la vengeance?) à la compassion… Ainsi, une fois leur fils marié, elles préfèrent infliger l’épreuve qu’elles ont subi à leur belle-fille plutôt que d’essayer de les comprendre… Bien sûr, toutes ne sont pas si méchantes, mais souvent elles imposent même leurs règles (stupides) en matière d’éducation de leurs petits-enfants ! La sœur cadette de Kishan « ne pouvait pas » utiliser des couches avec son bébé car sa belle-mère l’en empêchait, alors elle a été privée de sommeil pendant des mois. Et chaque fois que sa belle-mère est assise sur une chaise, elle doit s’asseoir par terre pour respecter son « statut » en restant en-dessous d’elle. Elle aime aussi lui donner des ordres et faire en sorte de lui donner plus de travail. Une autre sœur de Kishan est très proche de sa belle-sœur (les épouses de deux frères), mais leur belle-mère les tient occupées pour qu’elles puissent passer moins de temps ensemble, et elle invente des conflits stupides pour les retourner l’une contre l’autre. Les beaux-parents de la sœur maltraitée de Kishan l’ont empêchée de voir notre famille et ont confisqué son téléphone pour ne pas qu’elle puisse nous contacter pendant plus de deux ans… Ce n’est pas toujours aussi grave, mais en gros, les femmes en Inde rurale passent beaucoup de temps empêtrées dans des conflits inutiles, puériles et ridicules.

Tout cela affecte beaucoup la santé des femmes. Beaucoup sont anémiques parce qu’elles ne se nourrissent pas correctement tellement elles sont occupées à faire le ménage, et parce qu’elles sont convaincues qu’elles ne valent rien alors elles acceptent leur sort. Une de mes belles-sœurs souffre de douleurs chroniques à la poitrine, une autre « voit des fantômes », et l’aînée avait déjà du mal à monter les escaliers à trente-cinq ans. Personnellement je pense qu’elles manquent de conscience physique et psychologique, et les conflits (intérieurs et extérieurs) dans lesquelles elles sont constamment empêtrées entraînent des maladies psychosomatiques. A chaque fois que les sœurs de Kishan rentrent à Khajuraho, elles passent des heures et des heures entre femmes à vider leur sac sur leur belle-mère. Elles ruminent beaucoup sur le passé aussi… De quoi parlent-elles la plupart du temps ? La majeure partie de leurs conversations me passent au dessus de la tête, mais tout tourne autour de la sauvegarde de la réputation de la famille et du respect ou non des coutumes et des codes de conduite. Oh malheur ! Cet oncle n’a pas touché les pieds d’un tel ou une telle ! Oh non, cette tante a mal parlé de X ou Y devant un aîné et a perdu la face ! Bla bla bla…

Femmes en Inde rurale : ce qu’elles pensent des femmes modernes

Il y a quelques années, une jeune Française était à Khajuraho pour faire de la recherche pour son mémoire de fin d’études sur l’émancipation des femmes par l’éducation. Elle voulait interroger les adolescentes de la famille dans laquelle elle séjournait et je l’ai aidé en prenant le rôle d’interprète. J’ai oublié les détails de nos entretiens, mais les points importants ne m’ont jamais quittée. A la question sur ce qu’elles voulaient faire dans leur vie, toutes ont répondu qu’elles souhaitaient étudier mais que si leurs parents voulaient qu’elles se marient elles accepteraient et abandonneraient leurs études. Nous leurs avons demandé si elles avaient un petit copain à l’école et elles ont toutes répondu que non, mais après l’interview, deux ou trois nous ont couru après pour nous murmurer à l’oreille qu’en fait elles aimaient bien un garçon. Pendant l’entretien officiel elles nous avaient dit ce qu’elles étaient « censées » répondre, ce qu’on leur avait inculqué être « juste », mais une fois l’enregistrement arrêté elles nous ont dit la vérité ! Nous avons également eu beaucoup de mal à éloigner leur mère pour obtenir leurs réponses individuelles. Par exemple, si on demandait à une fille ce qu’elle voulait faire après ses études, sa mère ne la laissait pas parler et répondait pour elle ! Pour finir nous leur avons demandé ce qu’elles pensaient des femmes émancipées dans les grandes villes, et bien qu’elles semblaient toutes assez envieuses de leur liberté elles ont toutes répondu qu’elles vivaient dans le pêcher.

Conclusion

Pinterest : femmes inde profonde

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Dès le plus jeune âge, les femmes de l’Inde profonde doivent apprendre à oublier leur corps et leur âme, enterrer leurs émotions et ravaler leurs larmes pour paraître « sages » et obéissantes. Dans un sens, elles ont une force exceptionnelle car les hommes n’accepteraient jamais le calvaire qu’elles endurent (à mon avis !). Mais physiquement, cela les rend faibles et malades, alors elles sont encore plus dépendantes. Et elles sont tellement conditionnées qu’elles sont convaincues de leur « infériorité » par rapport aux hommes.

Bien que je témoigne de la condition des femmes de l’Inde profonde depuis plus de dix ans, je ne m’y habituerai jamais, car ce n’est ni possible ni souhaitable de s’y habituer. En tant qu’occidentale indépendante, j’aimerais pouvoir faire quelque chose pour les aider, mais 99% du temps je ne peux rien faire pour changer les choses et je me sens désemparée. Le respect de la tradition et de la réputation est tellement enraciné dans leurs esprits qu’elles ne veulent pas ou ne peuvent pas changer. C’est juste impossible de remettre en question un mode de vie qui dure depuis des millénaires. Alors je laisse couler et je continue à vivre ma vie. La plupart de mes voisines m’admirent et me méprisent à la fois car je vis comme je vis. Quant-à moi je suis régulièrement exaspérée mais je sais que je suis bien mieux équipée qu’elles psychologiquement pour comprendre les choses et lâcher prise…

Je terminerai cet article avec une expression que j’adorerais éliminer de l’hindi local, car je grince les dents à chaque fois que je l’entends. Il s’agit de « ghar vali » qui signifie « celle qui reste à la maison » ou « celle de la maison », un autre mot pour « épouse »…

Plus de lecture :
21 règles hindoues que j’ai dû appliquer
Ma relation avec ma belle-mère (prochainement…)
Comment on arrange un mariage (prochainement…)

Ecouter !
Femmes qui discutent en dialecte Bundelkhandi
Femmes qui chantent des chansons folkloriques avant un mariage
Chants de femmes avant le lever du soleil à Bénarès

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(Body & Soul – Réalisé par Olivier Grinnaert – Clair-Obscur Productions. En cours de distribution.)

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