J’ai écrit ce texte en septembre 2013 après la crémation d’un membre la famille d’une amie à Varanasi. Je ne l’avais pas publié avant pour des raisons de confidentialité, mais je suis vraiment heureuse de l’avoir écrit, car je me réjouis de revivre aujourd’hui cette journée intense et fascinante de ma vie à Bénarès. J’ai donc décidé d’inventer des nouveaux personnages pour rendre l’article complètement anonyme et le publier, car je pense que les hindous ont des leçons importantes à nous apprendre sur comment faire face à la mort. Et s’il y a bien une chose qui rend la ville de Bénarès si spéciale (entre autre !) c’est que tous les jours à Kashi ou la Ville de lumière la mort fait partie de la vie.

Varanasi, Banaras, Kashi - sunrise on the holy river Ganges (2014)

Varanasi, Bénarès, Kashi – lever du soleil sur le Gange (2014)

Ce matin, le grand-père de mon amie Deepa est décédé. Je le connaissais bien et je l’aimais beaucoup. C’était un grand musicien classique de Bénarès, mais il ne jouait plus son instrument depuis bien longtemps. Il était très vieux, et la maladie l’avait tellement défiguré ces derniers mois que j’arrivais à peine à le reconnaître. Je ne savais pas trop quoi dire à Deepa quand elle m’a annoncé la nouvelle au téléphone, mais je lui ai parlé doucement et je lui ai demandé si je pouvais faire quelque chose ou passer chez elle. C’était la première fois que je vivais personnellement un deuil en Inde, alors je voulais connaître les règles. Elle m’a dit de venir chez elle le lendemain matin avant la crémation. Après avoir raccroché, je me suis arrêtée et j’ai observé ma respiration. Une boule commençait à monter et me brûler dans la gorge, puis les larmes se sont misent à couler sur mes joues. Je suis restée assise en silence jusqu’à ce que ça passe.

La mort dans la maison hindoue

Vers dix-neuf heures le même jour, un de nos amis commun, Ramesh, m’a téléphoné. Il m’a demandé si j’avais eu la nouvelle. Je lui ai dit que oui, et il m’a dit « Allons-y. » « Maintenant? » j’ai demandé étonnée. Mais j’étais contente car je n’avais pas envie d’attendre le lendemain. Non seulement je voulais accompagner mon amie et sa famille en cette période difficile, j’avais aussi vu plein de crémations près du Gange et je voulais voir ce qui se passait dans une maison hindoue avant une crémation. J’ai mangé une tartine de beurre de cacahuète en vitesse avant de partir car je ne savais pas combien de temps ça allait duré, puis Ramesh est venu me chercher en moto. Quand nous sommes arrivés chez Deepa il y avait du monde assis autour du défunt, par terre dans le hall d’entrée. Les femmes d’un côté et les hommes de l’autre. Personne ne parlait vraiment mais personne ne pleurait. Je suis allée m’asseoir près de Deepa, et Ramesh est allé s’asseoir avec les hommes. J’ai doucement demandé à mon amie si ça allait et j’ai regardé le corps de son grand-père.

La mort est tragique mais c’est un moment très important dans la vie. C’est un sujet que j’ai toujours trouvé très intéressant, depuis le décès de ma maman quand j’avais dix ans. J’ai toujours voulu l’étudier, la sentir, l’accepter. Quand j’avais vingt ans, le livre Les Derniers Instants de la vie (On Death and Dying) dans lequel Elisabeth Kübler-Ross raconte son expérience d’accompagnement des mourants, Le Livre Tibétain de la Vie et de la Mort, et d’autres ouvrages à son sujet m’ont enchantée et appris qu’accepter la mort nous aide à être plus vivants. Alors je voulais être proche de mon amie lors du décès de son grand-père. Je voulais offrir ma présence, mon énergie et mon amour à l’âme en partance et à sa famille, et c’était aussi l’occasion pour moi d’en apprendre un peu plus sur le deuil.

Mala market, Varanasi (2008)

« Mala market » (marché aux fleurs) Varanasi (2008)

Le corps était installé sur un énorme bloc de glace enveloppé dans du tissu. Il était recouvert d’un drap décoré avec des guirlandes de fleurs (mala) et il avait aussi un mala autour du cou. Ses yeux étaient fermés et il semblait paisible, comme s’il dormait. C’était clairement un soulagement qu’il soit enfin libéré de sa douleur. Je ne sais pas pourquoi il y avait du coton dans ses narines. Sur chaque côté de sa tête se trouvaient deux pots de tulsi ou basilic sacré, qui selon mon amie servaient à purifier l’âme qui s’en allait. Sur le sol derrière la tête, au moins cinq bâtons d’encens brûlaient, que les cousins ​​de Deepa prenaient soin de remplacer une fois consumés. Il m’a fallu un moment pour remarquer qu’ils étaient plantés dans une pomme de terre au bout d’une batte de cricket ! Cela m’a fait sourire, car j’aime comme les Indiens se débrouillent avec tout ce qu’ils trouvent même dans les situations les plus graves. J’observais le visage éteint pour essayer de reconnaître l’homme que j’avais connu. J’avais envie de toucher son front mais je n’osais pas. J’étudiais ses traits pour essayer de trouver la différence entre un cadavre et une personne vivante. Je dirais qu’il semblait sec et vide mais ce n’était pas du tout choquant. Le plus frappant, c’était que sa poitrine ne bougeait pas, elle ne montait pas et ne descendait pas. Regarder cette poitrine immobile me donnait envie de respirer encore plus profondément et me rendait heureuse d’être en vie.

Les visiteurs allaient et venaient dire au revoir et rendre hommage au grand musicien pour la dernière fois. Ils lui touchaient les pieds, s’asseyaient un moment et repartaient. J’ai demandé à Deepa comment ça s’était passé. Elle m’a tout raconté de manière tout à fait naturelle. Son grand-père avait eu une forte fièvre dans la nuit et il avait quitté son corps tranquillement aux côtés de sa famille. Elle avait essayé de lui donner à manger mais elle avait remarqué que quelque chose n’allait pas et qu’il avait du mal à respirer. Elle avait donc appelé son oncle, toute la famille s’était rassemblée autour de lui et ils avaient téléphoné au médecin. Sa tension artérielle a progressivement diminué jusqu’à deux ! Puis ses yeux ont commencé à rouler, son souffle est devenu plus profond et rugueux, son pouls s’est arrêté et c’était fini.

Je trouve magnifique le fait que la mort soit une affaire de famille en Inde. Pas de professionnels impassibles pour enlever le corps de leurs proches. Ils les gardent chez eux et s’en occupent eux-mêmes. Ramesh et moi sommes partis vers 22h00, et Deepa nous a invité à revenir le lendemain matin avant la crémation. La famille n’allait pas dormir, ils resteraient assis près du corps pendant toute la nuit. Ils ne le quitteraient pas depuis sa mort jusqu’à sa crémation ! C’est pas beau ça ? Pas de morgue stérilisée, pas de maquillage grotesque pour essayer de le rendre vivant, pas de pompes funèbres morbides et indifférentes… Les Indiens s’occupent de la mort de leurs proches eux-mêmes, ils la voient et l’acceptent dès leur enfance ! C’est une attitude tellement saine !

Dans la maison avant la crémation

Le lendemain matin, je me suis préparée pour aller chez Deepa. Je ne savais pas trop quoi mettre, mais j’ai choisi un nouvel ensemble blanc cassé, car le blanc est la couleur du deuil en Inde. J’avais un haut à manches mi-longues qui serait clairement trop chaud sous le cagnard, mais j’avais envie de me faire jolie et élégante. J’ai quand-même mis mes vieilles sandales toutes sales, car je savais qu’on marcherait dans la boue sur le ghât de crémation. Les hindous amènent les corps à pieds jusqu’au Gange, et Ramesh ne voulait donc pas y aller en moto. J’ai pris un rickshaw et je suis passée le prendre. Quand je l’ai vu arriver, il portait un short et un t-shirt. « Tu y vas comme ça!? » J’ai demandé. Où avais-je la tête ? Je le savais bien, que les Hindous ne portent pas de beaux vêtements au moment d’une mort ! En plus ils se baignent dans la rivière sacrée après l’incinération, alors ça servirait à quoi de bien s’habiller ?! Je n’avais pas tilté avant car je ne l’avais jamais vécu personnellement, alors j’avais pensé à l’Européenne pour faire face à la situation !

Harischandra Ghat, the small cremation ghat of Banaras

Harischandra Ghat, le petit ghât des crémations de Bénarès (2012)

Chez Deepa, on aurait dit que personne n’avait bougé depuis la veille au soir. Les gens continuaient à passer pour dire au revoir et rendre hommage au grand musicien. Un professeur de l’université a placé un mala autour de ses pieds et les a touchés en signe de respect. Un sitariste est arrivé avec son fils de cinq ans et lui a demandé de toucher les pieds du musicien éteint, ce qu’il a fait. Les gens discutaient tranquillement, y compris deux vieilles dames courbées à 90 degrés. On attendait des cousins ​​de Deepa qui devaient arriver de Mumbai par avion à 11h30. Le temps semblait long. Je n’osais pas bouger par peur de faire une gaffe, mais il fallait bien que je me lève pour aller demander de l’eau car la chaleur commençait à me faire à la tête. A midi et quart les cousins ​​sont arrivés. Dès qu’ils sont entrés, la plupart des femmes ont fondu en larmes. Les trois jeunes hommes étaient aussi en short et t-shirt et ils n’avaient pas de bagages. Sans même saluer leur famille, ils se sont approchés du corps de leur grand-père. Le premier s’est mis à pleurer comme un bébé en cachant son visage dans ses mains, le deuxième fixait le cadavre en pleurant doucement, et le troisième a baissé les yeux d’un air très triste mais il n’a pas pleuré. J’ai regardé mon amie qui avait baissé le regard pour cacher ses émotions. Tout à coup, le fils aîné du défunt et oncle de Deepa a éclaté en sanglots, mais après environ dix minutes, tous les hommes ont cessé de pleurer et aussitôt tout a commencé ! C’est allé si vite !

Old Varanasi house (2014)

Une vieille maison à Varanasi (2014)

Les hommes ont ordonné aux femmes de se mettre d’un côté du hall. Ils ont découvert le corps, ce qui a provoqué chez les femmes une explosion de pleurs. Pas de larmes de la part des petite vieilles courbées cependant, comme si elles avaient l’habitude. Le corps était terriblement maigre, sa poitrine saillante, ses jambes écartées comme celles d’une grenouille, et il portait encore une couche. Quand les hommes l’ont soulevé pour le mettre sur une planche de bois, ses bras et ses jambes sont tombés de chaque côté. A la révélation encore plus évidente de cette absence de vie, les femmes ont braillé de plus belle. Moi je ne pleurais plus, j’étais sereine et très curieuse. Il fallait maintenant enduire la dépouille avec du ghee (beurre clarifié), et tous les membres de la famille proche s’y sont mis à tour de rôle, comme ils pouvaient. Cela semblait beaucoup plus pénible pour les femmes que pour les hommes, mais du haut de ses dix ans, même la nièce de Deepa l’a fait, en larmes évidemment. Les filles du défunts étaient assez hystériques. Je me tenais derrière le groupe de femmes et je regardais cette scène incroyable. Je ne me sentais évidemment pas assez proche pour intervenir, et je ne voulais pas voler un seul instant de ce moment douloureux mais capital dans leur vie. C’était incroyable d’être là et je me suis dit que j’avais beaucoup de chance.  Je me sentais sereine et remplie d’amour. J’ai pris la petite sœur de Deepa dans mes bras pour la réconforter et lui offrir un peu de ma sérénité car elle pleurait fort. Je lui ai caressé le dos comme si c’était une enfant et j’ai pensé que ces moments-là sont incroyables pour effacer toutes les barrières d’inhibition entre êtres humains. Une fois que la dépouille était complètement enduite de ghee, les hommes ont enlevé sa couche. Il y avait beaucoup de monde devant moi et je ne voyais rien mais j’ai quand-même tourné les yeux jusqu’à ce qu’ils recouvrent ses parties génitales avec un tissu. Ensuite, ils ont enveloppé tout le corps dans un grand linceul blanc à l’exception de son visage, et ils ont enduit son front de poudre rouge. La poudre avec laquelle on fait les tikkas (marque rouge entre les sourcils) dans les temples. Il y avait beaucoup de bruit car les hommes criaient les instructions en procédant. Une fois que le corps était prêt, et ça avait été assez rapide, les hommes l’ont aussitôt levé sur leurs épaules et ils se sont mis à chanter ces vers qu’on entend tous les jours à Bénarès : « Shri Ram Naam satya hai » (le nom de Dieu est vérité). Tout en chantant ils sont sortis de la maison pour le placer sur une civière en bambou.

Je pense que l’étape suivante était considérée comme impure, c’est pourquoi il fallait l’exécuter hors de la maison. Toute la famille a couru après les porteurs et s’est entassée dans le couloir étroit vers la porte pour regarder. Je ne voyais rien et je ne pouvais pas avancer tellement on était serrés, mais les hommes recouvraient maintenant la dépouille avec un tissu rouge brillant qu’ils décoraient avec des guirlandes de fleurs. Ensuite quelqu’un a ramené un pot d’argile rempli d’eau pour le placer sur une moto, je ne savais pas pourquoi. Les femmes n’arrêtaient pas de se lamenter, et en sanglotant la nièce de Deepa a grimpé sur la moto pour mieux voir la scène. Je ne voyais quasiment rien et d’ailleurs j’arrivais à peine à respirer tellement la foule était dense dans ce couloir. Puis, sans perdre une seconde, les hommes ont levé le corps et sont partis en chantant « Shri Ram Nam satya hai ». J’entendais ce chant tous les jours, parfois plusieurs fois par jour depuis que j’habitais à Bénarès, mais le fait de savoir pour qui il était chanté lui donnait une toute autre réalité. Quand les hommes sont partis avec le corps, les femmes se sont agglutinées vers la sortie de la maison en hurlant pour essayer de toucher une dernière fois leur être cher. Une fois qu’il était parti pour toujours, elles sont retournées dans la maison pour s’asseoir ensemble et continuer à pleurer. Une femme a pris le pot en argile de la moto et l’a violemment jeté par terre dans l’allée devant la maison, comme pour symboliser le fait que l’âme (l’eau) avait jailli en dehors du corps brisé (le pot en argile).

J’aurais bien suivi les hommes jusqu’au Gange, mais c’était impossible. Les femmes hindoues ne vont pas voir les crémations. J’avais déjà demandé à Ramesh pourquoi et il m’avait dit que c’était trop difficile à supporter pour elles alors c’était devenu la tradition, les femmes n’allaient pas aux crémations, point. J’ai chuchoté à Deepa que je voulais y aller et il m’a dit que je le pouvais. Mais c’était impossible de suivre les hommes quand ils sont partis, tout simplement parce que la foule de femmes qui retournait dans la maison m’empêchait physiquement de prendre la direction opposée ! En plus, en voyant leur douleur j’aurais été cruelle de partir. Je suis privilégiée en tant que femme occidentale en Inde car je suis protégée comme les Indiennes, et même temps je peux jouir de la liberté des hommes. Mais là mon cœur ne me laissait pas partir avec les hommes. En tant que femme je devais rester des leurs, je devais partager leur souffrance et leur offrir ma présence. Je suis donc retournée dans la maison pour m’asseoir avec elles. Les tantes de Deepa pleuraient très fort, comme si on leur avait arraché une partie du corps, et ça faisait mal à voir. J’ai attendu pendant un moment jusqu’à ce qu’elles se soient toutes calmées, puis j’ai demandé à Deepa si je pouvais y aller. Je n’osais pas trop me lever pour partir mais j’ai pris mon courage à deux mains, j’ai porté la main sur mon cœur en guise d’au revoir bien qu’aucune d’elles ne me regardait et je suis partie.

Sur le lieu de crémation

A family brings a body to Harischandra Ghat for cremation (2008)

Une famille apporte un corps à Harischandra Ghat pour l’incinérer (2008)

J’ai marché toute seule jusqu’au Gange. J’étais contente d’être seule parce que ça m’aurait fait bizarre d’être la seule femme, et une femme blanche en plus, dans une procession d’hommes indiens en deuil. Il faisait une chaleur de bête et j’avais encore mal à la tête, alors j’ai bu beaucoup d’eau. En marchant je me demandais si c’était bien que j’aille à la crémation. C’était un peu bête car j’avais déjà assisté à bien des crémations en tant que touriste, mais quand on est impliqué dans une famille hindoue les coutumes semblent avoir beaucoup plus d’impact. En arrivant au ghât un homme que je voyais harceler les touristes depuis cinq ans est venu vers moi et m’a dit d’aller regarder l’incinération du haut d’un temple, car seuls les membres de la famille étaient autorisés à se rapprocher. Je lui ai dit en hindi que je faisais partie de leurs proches et un ami de Deepa qui se trouvait là lui a dit la même chose. Il m’a laissé tranquille et j’ai rejoint les hommes. Le bûcher était prêt et ils étaient sur le point de mettre le corps dessus, mais il y avait du monde autour alors je ne voyais pas bien.

Funeral pyre, Harischandra Ghat (2008)

Bûcher funéraire, Harischandra Ghat (2008)

Je me sentais beaucoup plus légère maintenant que j’étais partie de la maison car je ne comparais plus ma condition à celle des Indiennes. Et puis je connaissais bien Harischandra Ghat pour y avoir logé plus d’un mois dans un hôtel juste au dessus des crémations en 2008. Ces photos sont d’ailleurs prises de mon balcon. Ce qui pour moi contribuait aussi à détendre l’atmosphère, c’était que de nombreux musiciens que je connaissais étaient présents. J’ai dit bonjour à plusieurs d’entre eux aussi gaiement que quand je leur dis bonjour aux concerts. Personne ne pleurait. C’était assez drôle de voir tous ces grands musiciens en short alors que je les vois normalement en tenues impeccables aux concerts ! Ma copine anglaise Sarah, étudiante en tablas, était là aussi et c’était bon d’être enfin en compagnie d’une Occidentale comme moi. Plus tard j’ai même vu une femme indienne, je ne sais pas si elle faisait partie de la famille mais ça faisait du bien de la voir elle aussi. Elle portait un ensemble plutôt qu’un sari, et elle semblait plus émancipée.

Dans les familles hindoues c’est l’aîné des hommes qui allume le bûcher funéraire, vêtu de deux morceaux de tissus blancs (comme Gandhi) et crâne rasé. Quand j’ai vu l’oncle aîné de Deepa arriver tout en blanc et tout chauve, je l’ai à peine reconnu ! Une fois le bûcher allumé, les fils et petits-fils du vieux musicien lui ont touché les pieds pour la dernière fois…

Crémation sous la pluie !

Monsoon on Harischandra Ghat (2008)

La mousson sur Harischandra Ghat et le cématorium (2008)

Après quelques minutes, j’ai senti une grosse goutte de pluie sur mon épaule gauche. Oups ! Puis une autre… L’incinération venait à peine de commencer qu’il s’est mis à pleuvoir ! Très vite on était tous trempés ! On est tous allé s’abriter sous le bâtiment du crématorium électrique. Le Gange avait considérablement reculé depuis les inondations, mais des énormes monts de boue recouvraient encore les escaliers du ghât et créaient une sorte de faux terrain. L’eau de pluie a formé une petite rivière qui commençait à diviser notre abri en deux parties, et en quelques minutes c’est devenu un torrent… La plupart du groupe est remonté de quelques mètres pour rejoindre la route et je me suis abritée avec d’autres dans un temple. La pluie avait détourné l’attention de tous de la tristesse de l’événement. Tout le monde était trempé et tout le monde parlait de la pluie et de comment rester en sécurité. J’ai attendu un bon moment au temple, mais c’était un lieu confiné et la fumée des crémations me piquait les yeux, en plus de mon mal de crâne, de la faim et de la déshydratation. Sarah discutait avec un joueur de sitar qui a toujours l’air grincheux mais qui s’est avéré être très sympathique. Certains des hommes qui étaient restés plus longtemps sous le crématorium ont dû quitter leur abri car la boue devenait de plus en plus humide et cela devenait dangereux. On les regardait du temple, ils avaient vraiment du mal à remonter dans ce marécage, et à chaque pas ils s’enfonçaient jusqu’aux genoux. Il était bien treize ou quatorze heures et il fallait au moins trois heures de plus jusqu’à consomption du corps. Je suis sortie du temple sous la pluie qui s’était un peu calmée pour aller voir sous le crématorium. L’eau de pluie avait complètement nettoyé la boue jusqu’à au moins trois mètres plus bas et avait dégagé les escaliers du ghât et les piliers du bâtiment !!! Le bûcher funéraire était toujours en sécurité, mais c’était difficile de marcher dans la boue jusque là-bas, et la fumée me faisait toujours mal aux yeux. Avec Sarah on a encore attendu un peu, puis près avoir prévenu et dit au revoir à l’oncle aîné de Deepa on est parti. J’allais manquer la fin de la crémation, le lancement des cendres dans le Gange et l’ablution mais je n’en pouvais plus.

Flooded streets by Harischandra Ghat, just a month before the cremation

Rue innondée près d’Harischandra Ghat, août 2013 (c’était sec au moment de la crémation !)

Sarah et moi avons marché jusqu’à la route principale pour prendre un thali (repas) dans un restaurant que je connaissais, puis nous avons partagé un vélo-rickshaw pour rentrer chez nous. Une fois chez moi j’ai réalisé à quel point j’étais fatiguée. Il était environ trois heures. Je me sentais déshydratée, faible et lourde comme si l’énergie sombre de la mort m’enveloppait encore. J’ai bu beaucoup d’eau, je me suis effondrée sur mon lit et je me suis endormie pour une heure. Au réveil je me sentais mieux, mais seulement après avoir bu un litre d’eau remplie de sels réhydratants j’étais complètement requinquée.

Le deuil hindou

Pinterest : mort a benares

Vous aimez mon histoire ? Epingler pour partager 😉

Pendant les dix jours suivants, l’oncle aîné de Deepa allait porter ses vêtements blancs et effectuer un rituel matin et soir, qui consiste à allumer une bougie sur un poteau au dessus d’un kund (bassin d’eau bénite) et à verser de l’eau sous un figuier des pagodes. Cela sert à nourrir l’âme en partance et à lui permettre de quitter le royaume humain paisiblement. Sinon elle vagabonderait et se transformerait en fantôme, selon la croyance. Pendant ces dix jours, et tant que l’âme ne serait pas complètement partie, les membres de sa famille seraient considérés comme impurs, ils ne sortiraient pas, et aucun visiteur ne serait autorisé à manger chez eux. Le matin du dixième jour, tous les hommes de la famille se rendraient au ghât principal pour se faire raser le crâne. Le treizième jour la famille inviterait tous ses proches, amis et voisins pour un repas, et enfin leur vie reprendrait son cours normal…

Plus de lecture :
Femmes de l’Inde profonde : leurs condition, croyances et relation avec les hommes

Publicités