Apprentissage des râgas et de l’improvisation

Ce soir je jouais un alaap (improvisation lente) dans le râga Bageshree. J’adore Bageshree. C’est incroyable comme une certaine note peut devenir passionnante dans un certain râga, à quel point elle peut être colorée et poignante à chaque fois qu’on la joue. Dans Bageshree j’adore dha (la). Je suppose que cela veut dire que je progresse ! Quand j’ai commencé à apprendre à jouer l’alaap au violon indien, pratiquer l’improvisation c’était une vraie torture pour moi. Je jouais cinq minutes et j’étais épuisée, comme si quelqu’un m’avait tiré les émotions du corps ou déshabillée en public. Cela me donnait une boule au ventre, j’en perdais le souffle et je devais m’arrêter. Et ma musique ne dégageait pour moi absolument aucune émotion ou beauté quand je jouais toute seule. J’étais vraiment intriguée quand certaines personnes affirmaient que certains râgas sont liés à certaines émotions. Je voulais bien le croire, évidemment qu’on ressent la musique et qu’elle vous touche,  mais je ne savais pas comment un/e musicien/ne pouvait faire ressortir un sentiment tout/e seul/e, juste par lui ou elle-même. Pour moi c’était tellement plus facile de ressentir la musique en jouant avec d’autres personnes. Mais dans les râgas, on peut se faire pleurer tout/e seul/e. Cela me semblait impossible avant. Avant je pleurais plutôt d’inconfort car l’improvisation me mettait mal à l’aise, elle me faisait me juger moi-même. Aujourd’hui, j’ai l’impression qu’un couteau est plongé dans mon cœur à chaque fois que j’entends ce dha (la) quand je joue Bageshree. C’est tellement profond, onctueux, dense, je ne sais pas trop comment dire, rempli d’une certaine beauté aiguë.

J’utilise régulièrement des enregistrements de mon gourou pour jouer par dessus ses alaaps, pour me mettre dans l’humeur du râga, et pour pouvoir mieux improviser après. Je l’ai encore fait ce soir, et j’ai aussi essayé de jouer par dessus un enregistrement de N. Rajam. La variété des styles dans la musique classique du nord de l’Inde (la musique hindoustani) est tout simplement incroyable… Certains sons que produit N. Rajam sont juste impossibles à recréer en les écoutant. Sa manière de sauter entre les notes, son approche saccadée de certaines notes, certains de ses ornements… N. Rajam est probablement la violoniste classique la plus célèbre de l’Inde du Nord, elle a un talent fou, elle joue d’une douceur incroyable et ses notes semblent transcender sa peau. Elle a 75 ans aujourd’hui. Je l’ai vue en concert l’an dernier en novembre et elle avait un son tellement pur qu’il me perçait le cœur. Son violon pleure, ses mélodies sont chaudes et douces comme du miel. Mais ce soir, j’ai réalisé que cela ne servait vraiment à rien pour moi d’essayer de jouer avec ses alaaps. Je suppose que la seule chose que je peux faire en l’écoutant, violon en mains pour me laisser guider par mes doigts, c’est essayer de reconnaître les notes et le râga qu’elle joue.

Essai avec un autre maître

C’est cette idée qui m’a poussé à écrire un article sur la fidélité au gourou. J’y pense régulièrement, mais je ne m’étais pas sentie prête pour l’écrire avant. Je connais beaucoup d’étudiants indiens en musique classique à Bénarès qui ont eu plusieurs maîtres. Les étudiants les plus sérieux que je connais ont changé de maître au moins une fois depuis qu’ils ont commencé la musique classique indienne. J’ai moi-même pensé plusieurs fois à changer lors de moments de frustration, mais au fond je ne veux  jamais quitter complètement Sukhdev et je pense qu’il restera toujours mon gourou. L’année dernière, j’ai suivi des cours avec un autre maître de sitar et chant pendant deux semaines pendant que Sukhdev était absent, car j’avais voulu essayer des cours de violon avec un chanteur pour voir. Je voulais suivre sa voix avec mon instrument, retranscrire sa voix à travers mon violon, en quelque sorte. C’était vraiment intéressant, et j’ai vraiment adoré la nouveauté que cela m’a apporté. J’ai adoré découvrir une nouvelle approche pédagogique et j’ai adoré apprendre à connaître ce maître et passer du temps avec lui, car c’est un homme doux et honnête, et aussi le gourou d’une bonne amie. À l’époque, je pensais pouvoir continuer à suivre des cours avec lui de temps en temps, pensant que cela compléterait peut-être ma formation avec Sukhdev.

Et puis finalement le temps s’est écoulé et je l’ai à peine revu… jusqu’à sa visite chez Sukhdev lors de ma toute première classe de violon cette saison. C’était assez drôle de pratiquer chez Gourouji pendant que l’autre maître était assis à côté de moi, mais j’étais vraiment contente de le voir. Il était venu distribuer des cartes d’invitation pour un événement qu’il organisait quelques jours plus tard. Je lui ai demandé s’il avait des concerts prévus, il en avait, et quelques jours plus tard, je suis allée l’écouter en concert. C’était un très bel événement intime dans une école un peu loin de mon quartier, à 9 heures du matin. Pendant que j’écoutais le sitar, j’ai réalisé à quel point son style était différent de celui de Sukhdev et que je n’avais plus envie de suivre des cours avec lui. Bien sûr, ce serait bien de jouer avec lui et d’apprendre de lui si l’occasion se présentait, mais je ne voulais pas le revoir en tant qu’élève. Je n’en voyais plus le sens, cela m’aurait perturbée. Je suppose que cette expérience m’a aussi amené à comprendre ce que j’avais vraiment envie d’apprendre : accompagner les chanteurs…

Rishikesh, Dec. 2010

Rishikesh, décembre. 2010

Analogie au mari

Je pense que je suis une personne très fidèle et loyale, c’est dans ma personnalité. J’aime me dédier à une seule personne, et me dédier uniquement à mon gourou de la même façon que je suis totalement dévouée à l’homme que j’aime. Peut-être que « tromper » Sukhdev avec le maître de sitar m’a fait comprendre que tromper son maître c’est un peu comme tromper l’homme qu’on aime. Je ne l’avais pas vraiment trompé car je lui avais dit et cela ne le dérangeait pas. Mon gourou dit toujours que je dois faire ma propre expérience, aller voir par moi-même. Bien sûr, j’adore jouer avec d’autres musiciens, mais c’est autre chose parce que ces musiciens ne sont pas mes enseignants « officiels ». En fait c’est simple : Le gourou c’est comme le mari. Un autre maître c’est comme un amant. Et les autres musiciens avec qui on joue sont comme des amis. Je peux avoir des amis mais je ne veux pas un amant !

Avec son mari, on apprend à grandir ensemble, on construit la confiance, la vie en tant qu’un. Les moments difficiles sont des occasions de rendre la relation plus aimante et plus belle. Et si on a la maturité nécessaire pour communiquer avec honnêteté et respect, on les traverse avec persévérance pour devenir plus fort et encore plus dévoué/e l’un/e envers l’autre. En Inde, votre mari est votre dieu et votre femme est votre déesse. Avec un gourou c’est pareil. Le gourou est bien plus qu’un/e prof de musique, on lui touche les pieds par respect, ce qui (dit-on) vous aide à progresser plus rapidement en « prenant » une partie de son énergie dans le geste. Je ne sais pas si c’est vrai et j’ai mis beaucoup de temps à accepter de toucher les pieds de mon gourou car bien que je trouve ce geste extrêmement beau, cela me rendait très mal à l’aise au début. Mais aujourd’hui, je pense aussi qu’être proche de mon gourou et lui être dévouée et loyale m’aide à progresser en violon. Et j’ai même le sentiment que la dévotion est aussi importante que la pratique de mon instrument (tant qu’elle est honnête, qu’elle est fait avec le cœur). La relation avec son/a gourou est donc une relation profonde que l’on construit, développe et travaille. En Inde, on apprend à connaître toute la famille de son/a gourou, on fait même partie de sa famille. En plus de la famille du sang de mon guru, tous ses élèves sont devenus comme mes frères et sœurs, et les étudiants des frères de mon gourou mes cousins.

Haldwani (Uttarakhand), Sep. 2013

Haldwani (Uttarakhand), Sep. 2013

Servir le gourou

En Inde, on doit aussi servir son gourou. Par exemple, mes frères et sœurs indiens le massent régulièrement. La première fois que j’ai vu cela, quatre élèves, deux lui massant chaque bras et deux chaque jambe, j’ai pensé qu’ils en faisaient vraiment trop. C’est pourtant pratique courante ! Personnellement j’ai vraiment du mal à le masser, et de toute façon je ne suis pas une bonne masseuse. Alors je lui rends d’autres services, comme par exemple lui donner du Reiki, concevoir son site internet, ou l’aider dans des traductions pour certains de ses projets. Je pense que nous les Occidentaux avons un gros problème avec le service désintéressé (appelé seva), car notre société est très individualiste et nous associons souvent dévotion avec superstition. Mais j’aime beaucoup rendre des services à mon gourou et je le fais de tout mon cœur. Un de mes « cousins », élève en tabla du frère de mon gourou, suit la tradition authentique de la guru-shishya-parampara, ce qui est assez rare de nos jours. Cela consiste à vivre chez son gourou et à recevoir ses cours gratuitement, en échange desquels on doit effectuer des tâches domestiques pour la famille. Par exemple, les femmes l’envoient faire les courses, il s’occupe des instruments ou sert d’assistant lors de concert. Selon la tradition, vivre dans la maison du gourou permet de s’imprégner de sa présence, de son énergie et de l’énergie de la tradition ancestrale, ce qui accélère les progrès. En ce moment, mon « cousin » s’occupe aussi du père de son gourou, notre « grand-gourou », qui est mourant.

Les disciples offrent également leur service désintéressé lors de concerts, notamment ils portent l’instrument de leur gourou et le tanpura et ils l’accompagnent jusqu’à la scène. Le concert du gourou est considéré comme une partie très importante de la formation des disciples, qui ont une place spéciale près de lui/elle, dans le public et parfois aussi sur scène. J’adore ça, parce que vous avez parfois la chance de côtoyer de merveilleux musiciens. C’est le côté groupie de l’apprentissage de la musique indienne ! Et j’ai toujours été une groupie ! En Europe, je n’écoutais que de la musique alternative et des musiciens peu connus, alors je pouvais facilement approcher mes préférés. J’ai toujours aimé pouvoir exprimer mon amour et ma gratitude envers ceux qui jouent de la musique qui me touche. J’adorais aller vers eux après les concerts, bien que parfois trop timide pour parler, juste pour les regarder de près et sentir leur présence. Et j’ai serré dans les bras tous mes favoris ! Bien des amis se sont moqués de moi mais je m’en fichais ! Aujourd’hui, je vis en Inde et être groupie non seulement c’est normal, mais vous pouvez même prendre des cours avec votre musicien/ne préféré/e ! Vous imaginez aller rencontrer Devendra Banhart après un concert et lui demander de vous donner des cours de guitare !? C’est pas génial, ça !!?

Je ne sais pas si j’ai la relation idéale avec mon gourou musical, mais j’ai certainement une très belle relation avec lui. J’ai beaucoup de chance car non seulement c’est un musicien fantastique, c’est aussi un très bon pédagogue, très encourageant et toujours positif. Je sais qu’il n’est pas parfait, il n’est certainement pas mon gourou spirituel et ne me jetterais pas par la fenêtre s’il me disait de le faire. Mais je ne refuse jamais de lui rendre service s’il en a besoin, je ne rate jamais ses concerts, et j’éprouve un énorme respect, une reconnaissance infinie pour tout ce qu’il m’a appris, et de l’amour inconditionnel envers lui. Grâce à lui, non seulement j’ai grandi en tant que musicienne et j’ai moi-même commencé à transmettre la connaissance de la musique indienne, j’ai aussi appris à défier mes peurs les plus profondes et ai pu réaliser mon rêve le plus fou. Et aujourd’hui je fais partie d’une (autre!) famille indienne, et j’ai plongé dans une des plus anciennes traditions indiennes…

En conclusion

Avec votre mari dévoué vous grandissez en tant qu’être humain, vous construisez une relation et une vie ensemble qu’il serait immature de briser juste pour l’excitation de la nouveauté ou par peur de traverser les épreuves. De même, avec mon gourou, j’ai grandi (et je grandis encore) en tant qu’être humain. Toutes les difficultés que j’ai rencontrées avec lui se sont dissipées grâce à l’honnêteté, à la communication et à la persévérance. Avec mon gourou, je construis une relation profonde et belle que je suis dévouée à nourrir, car j’estime que la relation que j’ai avec lui est aussi importante que la musique que j’apprends. La relation donne plus de profondeur et de sens à la musique. Les techniques supplémentaires que je pourrais apprendre en allant voir un/e autre maître ne compenseraient jamais la perte d’une belle et profonde relation. Avec un on creuse plus profond et on grandit, avec trop on se perd.

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